Philosophie, musique, morale

Amour

Par Pierre-Jean
Le 12 novembre 2016

La pensée de la vérité est subsumée à une idée plus générale, et reconnue par Jankélévitch, comme ce qui donne, à la vérité, sa vérité. Cette raison au-delà de toute raison c’est l’amour. Avec cette mise au premier plan de l’amour, la vérité perd son caractère de commandement coercitif qu’il faudrait appliquer à la lettre. Car le statut de l’amour interdit une exigibilité d’apparat. Bien que le seul commandement soit d’aimer, l’amour ne peut faire partie des tables de la loi. L’amour provient du plus profond d’un homme afin de lui faire aimer son prochain. Il s’ensuit que commander d’aimer n’est qu’une métaphore, pour faire comprendre à quel point l’amour est nécessaire et suffisant, pour transformer le mal en bien et, l’erreur en vérité. Ce commandement s’inscrit dans le coeur de chacun et, non, sur des tablettes ou un agenda, de peur d’être oublié.

Cette raison, découverte par Jankélévitch, en tant qu’elle dépasse toutes les autres en pouvoir de création, implique qu’elle demeure au-delà aussi de toute limite. Ce devoir d’aimer son prochain est devoir sans raison. Et il est exigence d’aimer jusqu’à en mourir. La raison est raisonnable par ses limites, cette absence de raison rend l’amour tout puissant et illimité.

La beauté de la philosophie de Jankélévitch est de faire une confiance totale à l’amour. Il est de ce fait la clef de voûte de tout l’agir humain. Il transfigure tout ce qu’il touche, et même s’il ne fait que l’effleurer, cette très subtilissime approche donne plus de vérité à celui qui sait la recevoir, que n’importe quelle autre raison raisonnable. Ici, le schéma est inversé ce sont les raisons raisonnables qui sont stupides et, qui portent en elle aucun germe de vérité. La philosophie de Jankélévitch est dans cette mesure, aussi, fécondante. Elle fécond la vérité puisque celui qui aime, donne la vérité aux vérités.

Possédant l’amour nous le transmettons à tous ceux que nous approchons "avec un coeur de vingt ans et une innocence de huit heures de matin" 2. Car l’amour ici ne nous aveugle pas. Il nous a rendu assez clairvoyant pour ne pas nous satisfaire de nos propres possessions. Il nous rend assez perspicace pour savoir que ce qui nous reste, ce que nous détenons, c’est paradoxalement ce que nous donnons. L’amour nous rend assez clairvoyant pour nous faire sentir que posséder, c’est mourir à petit feu sur des fauteuils de velours. C’est donc lorsque nous nous donnons tout entier, que nous nous possédons le plus.

Tout cela ne signifierait rien si Jankélévitch n’en avait été le vibrant porte parole, comme Socrate. Lui, dont on pouvait dire qu’il était toujours sur la brèche, lui dont on pouvait dire qu’il était un militant. Ce terme même de militant que l’on n’ose plus porter, lui le portait haut et fort. Comme Socrate il nous a laissé une voie...la sienne. Non pour qu’il faille l’imiter grammatiquement. Mais certainement, pour qu’on en poursuive l’esprit. C’est-à-dire pour qu’on en suive l’amour ; l’amour et ses paradoxes. Et sa logique au-delà de toute logique. L’amour qui offre prise à toutes les critiques, l’amour qui s’accompagne de sincérité, d’honnêteté, de fidélité, de générosité enfin et, qui débute toujours par un acte courageux.

L’incitation à devenir ce que l’on est et, à le devenir de toutes ses forces, ressort de la philosophie de Jankélévitch. C’est dans l’acte d’aimer que l’on devient le plus soi-même. L’exigence d’aimer quelqu’un, et non "le genre humain tout entier"3 , nous fera accéder, paradoxalement, à la possession de nous-mêmes.

D’autre part, aimer, c’est agir en connaissance de cause. Cette cause, c’est le bien. Car l’amour produit le bien. Agir et produire sont de nouveaux réunis eux qui furent séparés par les disciples de Socrate4. Prattein et Poein, le faire et le créer, donnent à la vie son charme. Ce charme paradoxal de la création par le don de sa personne.

La vie est donc occasion de faire œuvre de sa personne. Toute la vie n’est peut-être ainsi qu’une esthétique flamboyante, un charme éclair dans l’épaisseur du temps. Ce qui était le privilège de l’artiste, à savoir la création, deviendrait donc le privilège de chacun ? Car parce que nous étions déjà demi-dieu et donc demi-créateur, en aimant de toute notre âme comme Dieu, (à supposer que Dieu détienne une âme, toutefois même s’il n’en a pas, il reste qu’il est tout amour), ne devenons-nous pas des créateurs à part entière des dieux en somme ? Mais ce n’est pas là une pensée de Jankélévitch.

La morale et l’esthétique ne se réunissent-ils pas alors dans un seul et même concept ? L’amour en tant qu’il transfigure ne fait-il pas être une certaine beauté dans l’être qui est touché par cette grâce. La beauté et la bonté se voient ainsi unies par le même esprit, qu’est celui de l’amour.

N’est-ce pas ce qui arrive à Ulysse ? Ne se laisse-t-il pas aller, enfin, à aimer Pénélope ? Alors que régnait le désordre à Ithaque, ne remet-il pas tout en ordre ? La beauté ne vient-elle pas en compagnie de l’amour, remettre la Paix sur l’île ? A cet égard le dernier chant de l’Odyssée s’appelle la Paix. On retrouve aussi cette bonté et cette charité, issues sans doute de l’amour qu’il porte à Pénélope et par voie de conséquence, à Ithaque ; faisant que d’une part, il ne tuera pas tous ceux qui se sont révoltés contre lui et, que d’autre part il ira voir son père, pour le réconforter : "Mais je voudrais d’abord aller à mon verger voir mon noble père, que le chagrin torture..."5.

Ce chemin d’Ithaque s’achève donc aussi par un amour qui rend beau et bon. La vérité d’Ulysse, cette vérité là qu’Homère ne nous fait qu’entrevoir car le livre s’achève là, ne l’avait-on pas pressentie tout au long du voyage d’Ulysse. Ce voyage, comme le nôtre, comportait ses erreurs, ses revirements, sa lassitude, son épuisement et ses étranges désirs venus d’on ne sait où, qui nous font nous remettre sur la route.

Le mystère est là. Ce mystère impénétrable de l’amour. Il nous tenait depuis le début et, il nous tiendra jusqu’à la fin. Cette vérité mystérieuse on sait qu’elle existe, on peut même lui donner un nom à savoir l’amour, mais qui peut dire ce qu’elle est pour nous ? Il est donc clair que "le plus difficile" pour reprendre la phrase de Rilke, mise en exergue au début du mémoire, ce sera de tenir cet amour envers l’autre. Même si l’on peut penser que l’amour est la chose la plus simple qui soit cette simplicité là peut de gens peuvent y atteindre et personne peut prétendre l’avoir atteinte. Si l’amour est simple cela ne veut donc pas dire que ce soit la chose la plus facile, mais bien la chose la plus ardue.

Confions à Jankélévitch la dernière phrase, car après tout ne nous a-t-il pas aider à nous étonner de ce mystère que nous portons, sans réussir à l’exprimer par des mots :

"Béni soit donc le je-ne-sais-quoi qui fait de la lettre morte un esprit vivant, qui fait parler la lettre muette ; béni le presque-rien qui fait quelque chose de rien ; béni enfin le charme sans lequel les choses ne seraient pas ce qu’elles sont".

Alors nous n’avons plus qu’à vivre et, sentant combien vivre c’est aimer de toute son âme, ne perdons pas le temps d’aimer : "Le vent se lève, c’est maintenant ou jamais, ne perdez pas votre chance unique dans toute l’éternité, ne manquez pas votre unique matinée de printemps".